On se frise les moustaches
Moustache I
Moustache II
§
Sur les ébats de l'Institut, quelques enjeux me semblent à relever, en préparation de la journée du mercredi. Bravo d'abord à l'AG de tout à l'heure,
à ceux qui ont bravé la léthargie généralisée.
Mr P.B. a parlé de "partenaires" érudits qu'il faudrait inviter, quelle que soit leur appartenance politique, de gauche ou de droite, car, a-t-il précisé, il en est qui d'un côté sont plus "intelligents" que de l'autre... ceci afin "d'enrichir le débat". Soit, je refuse de parler de courbes, de flexibilité et d'indice d'embauchisation avec un "économiste", quelque "libéral" qu'il soit, nous avons assez des Monde, Courrier International et autres Libé pour ça.
Les discours réalistes sont le fait de techniciens qui ne cherchent pas mieux que d'acquérir leur auditoire à leur réalisme. Bien soucieux, en nous montrant les mécanismes de la machine, de substituer à nos revendications la "compréhension" d'un phénomène "très problématique et complexe": le chômage par exemple.
Une belle nouvelle étape dans l'évolution de l'analyse des paramètres !
Il fut un temps, dit l'Éducation Civique, où ces fameux représentants du peuple étaient porte-paroles de "doléances citoyennes" qu'ils n'auraient osé substituer ou sacrifier aux intérêts d'une oligarchie. C'était au technicien volontaire, de rouages moins abstraits et absurdes qu'aujourd'hui, d'être les obligés du peuple et de ses requêtes à la construction d'un monde. Non l'inverse. Ce personnel volontaire sort à présent d'écoles de gestion (Science-Po) ou d'administration (ENA), quand ce n'est pas simplement d'un feuilleton télévisé. La disparition d'un mythe est à l'œuvre tant dans ce fait que dans les - rares et encore timides - manifestations de ses orphelins supposés.
Ailleurs comme dans les assemblées, ON ne fait que spéculer et redéfinir chaque jour la substance, le fond, la forme, la feuille de route de nos besoins, si harmonieusement enlacés à ceux du marché. Les assemblées sont peuplées d'acteurs-consommateurs en carence de pouvoir d'achat. Les tribunes de défenseurs ultimes du salariat. Nous sommes peu nombreux à défendre d'autres pratiques, à laisser entendre, du moins, que de désirables existences existent qui se substituent à ces contradictions indépassables, et n'ont peut-être de tort que de n'avoir pas de nom.
N'est jamais évoquée, qui mériterait rejet sans appel, l'infinie déclinaison de "développement de compétences" qui nous tiennent actuellement lieu d'études. En gestion, expertise, évaluation, diagnostic et gestion : nous assistons à la mort de l'université dont il ne reste que des locaux de moins en moins accessibles à nos réunions.
On voudrait enfin relayer une mobilisation ici, où notre généreuse contribution se ferait en tant que nous sommes représentants de la spécialité qui s'y trouve dispensée. Cette conscience de classe a déjà fait ses preuves lors de la conférence sur la dite "crise des banlieues" qui ne s'était pas refusée la présence d'éminents "acteurs de la vie publique".
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Ce mouvement demeure l'occasion de discuter, non de la pertinence du CPE, mais de ce que pour vivre il faudra, tôt ou tard, détruire. Et dès maintenant aimer.
Temps historique
Voici un texte écrit au départ par Vi... (en noir), complété par moi Micka (en bleu), corrigé par F... (en orange), écrit sous l'impulsion de la fronde anti-CPE.
L’appropriation du temps historique se fait dans la réappropriation, de la décision du monde que l’on veut, l’affirmation d’un vouloir pour celui-ci et la vie en général. Manifester, faire des actions pour bloquer un système, n’en sont que les prémices… Le monde d’aujourd’hui se décrit comme fatalité, que tous les dirigeants, de droite comme de gauche, ainsi que les journaux dominants, nomment « la raison ». Et ils gouvernent avec cette dernière charnière de la langue de bois qu’est : « la raison ». Mais qu’est la raison ? N’est-ce pas de vouloir vivre, exister ? …Et comment ?
Une chose me gêne : des grappes de jeunes crient dans la rue « Tout est à nouuuuus, rien n’est à euuuuux, ils veulent tous nous précariseeeeeer… Un emploi stable pour tous, retrait du CPE, ou alors ça va péteeeeeer… CA VA PETER !!! ». …Mais n’ont-il pas vu toutes les contradictions que renferme cette affirmation ?
D’une part, la première forme de cette rengaine était « Tout est à nouuuuus, rien n’est à euuuuux, tout ce qu’ils ont ils l’ont volééééé… Partage des richesses, partage du temps d'travail, ou alors ça va péteeeeeer… CA VA PETER !!! ». Ce discours était autrement plus radical : il se réfère notamment à cette analyse de Marx lorsqu’il écrit que le « contrat » passé entre travailleurs et patron est en fait la dépossession par l’un de ce que l’autre a produit, et ainsi le vol d’une plus-value qui est celle de la valeur-travail augmentée à la valeur de la matière première : le travailleur a travaillé, le patron a gardé une partie de la valeur ajoutée par ce travail par la seule loi du capital. Ce que j’écris est bien partiel, mais pour le fond, qui est la transformation de ce slogan, je crois qu’il faut effectivement le dénoncer. En outre, « partage des richesses, partage du temps de travail » est la volonté d’une autre société, une réelle revendication qui a été aplatie par je ne sais quel syndicat pour se mouler dans cette harangue contingente autour de la question du CPE.
C’est aussi ainsi que les deux premières affirmations reprennent leur sens (« tout est à nous, rien est à eux »): car la situation que Marx décrivait au milieu du XIXe siècle est toujours valable, le soi-disant contrat s’annule de fait car les deux parties ne sont pas en position égale, car sans travail pas de salaire ; or, qu’est-ce qui pousse le travailleur, l’employé, le salarié, l’ouvrier à se mettre lui-même dans cette position de servitude ? Le fait que tout ce dont il a besoin pour vivre, ou survivre selon la couche sociale dont il est issue, est passé sous le règne de l’argent roi : en plaçant les produits finis du travail dans un système monétaire où l’acquisition ne se fait qu’en échange du sacro-saint billet, les capitalistes ont réussi leur coups, car cela justifie le fait que le salaire devienne indispensable pour continuer à exister, tout comme celui de mettre toutes les activités humaines, de l’agriculture à l’art, dans la sphère économique – ce qui assure un renouvellement incessant de ce rapport de production. Tant que le salaire gardera son pouvoir actuel, c’est à dire tant que l’argent sera indispensable et considéré comme la valeur la plus haute, permettant à tous d’être, tout bêtement, on en restera là. (Car en réfléchissant un peu, ça sort d’où cette idée d’argent si ce n’est de ceux qui en ont besoin pour rester puissant?).
D’autre part, supposons « CA VA PETER !! », et que cela pète effectivement, c’est un monde qu’il reste à inventer : je vous signale alors qu’il est complètement inconséquent de parler d’un emploi stable pour tous si nous allons au bout du sens de cette affirmation. Ou alors nous n’avons pas la même définition de ce qu’est une société, un monde, qui pètent… Je porte aussi à votre attention que ce monde, s’il ne pète pas, craque de toute façon de lui-même : l’économie comme prise en compte tronquée de ce qu’est l’être humain ; l’économie comme développement autonome sur lequel plus personne n’a de prise, pas même l’actionnaire qui est au cœur de la façon dont ce système se développe actuellement (car il y a d’autres actionnaires, etc…) ; l’économie actuelle comme proche des limites que notre terre peut supporter, ou du moins des limites que nous, humains, pouvons matériellement supporter (salinisation des sols, pollution des nappes phréatiques, couche d’ozone, destruction de la nature, etc…).
En dernier lieu, vraiment, où est votre jeunesse, votre dynamique, votre énergie ?! Que voulons-nous ?! Une vie à travailler puis finir à crever dans une maison de retraite tel une loque incapable de se sentir vivre ?!! Ils sont des milliers comme cela, ces apathies de la vie ! Eh quoi ? Avant cela, s’encroûter tranquillement dans un bureau et oublier jusqu’à la possibilité d’une autre existence ? Cette revendication est une revendication de vieux, de morts de cette société qui hantent nos consciences de cette voix de « raison » qui tonne comme le gong de la fatalité dans ces torchons et ce petit cadre produisant sons et lumière pour appliquer au monde un sens...
…Revendiquons, mais faisons-le pour le mouvement nécessaire du temps historique, où les processus de transition s’enclenchent par une dynamique d’opposition, de conflits. Il arrive un moment où une rupture se produit, sans qu’il soit possible d’en être autrement. Notre monde actuel, dont le spectacle se déroule tous les jours sous nos yeux, est peuplé de valeurs « incontestables » (le travail aliéné, la consommation de masse, l’utilisation à des fins économiques de tout ce que l’homme peut accomplir, de constructif ou de destructeur, l’économie qui dicte les choix politiques, il n’y a qu’à voir un JT pour se rendre compte de ce que la plupart des gens considèrent comme vrai), dont le retournement s’avère de plus en plus délicat en raison de l’omniprésence d’un modèle culturel commun et consensuel. Car ils ne vont pas se mettre, là-haut, à diffuser ce qui est réellement contestataire dans le fond : ce qui l’est dans la forme passe car c’est contrôlable, donc ce qui choque est toléré et en outre cela défoule les masses, laissons-les croire qu’ils sont libres en conservant les comiques, les acteurs, les chanteurs qui critiquent Sarko… Bref. Il apparaît aujourd’hui de plus en plus compliqué d’apercevoir le changement dans tout ça, la phase de transition, ce que Marx appelle réellement le communisme qui a été récupéré par la fixation dans le mode totalitaire de sociétés où le travail aliéné conservait toute sa valeur – seules les conditions en changeaient. L’énergie amorcée par ce que la vie humaine est dans tout ce qu’elle a de plus riche s’opposant à ce que les rapports dominants en font, voilà actuellement la principale source d’où jaillira l’étincelle du renouveau ; il est en effet difficile de parler de pauvreté, de misère, nous ne sommes plus dans la situation décrite par Marx au XIXe où les ouvriers s’entassaient dans les taudis par millions – en tout cas, en ce qui nous concerne, Français, Européens, appartenant aux société qui ont nettement progressé socialement et médicalement. Mais cela ne doit pas signifier pour autant qu’en raison de notre capacité à pouvoir exister physiquement sans rencontrer trop de problèmes, d’où découle aussi un bien être moral, l’on doive laisser les cadres de notre conscience être conditionnés par la société actuelle. Surtout quand son principal but est de conserver ce qui fait les puissants ce qu’ils sont, tant au niveau politique que dans la vie de tous les jours : acheter un CD, ne pas le télécharger, c’est aussi valider le système qui fait que si je débourse de l’argent pour un produit, pourquoi ceux qui en retirent un bénéfice s’arrêteraient de faire comme ça, puisqu’ils en retirent un bénéfice monstrueux leur permettant d’asseoir leur puissance sociale et d’être supérieur aux gens qui ont intégré aussi ce système à savoir l’énorme majorité; et ce, à partir de l'Art, la musique. On pourrait dès lors parler du rôle de l’école, qui fonctionne sur le modèle : l’apprentissage ne doit se faire que pour former des travailleurs compétents, et qui intègrent dès le plus jeune âge les composantes du système : récompenses, calculs mathématiques pour pouvoir bien faire ses comptes etc… Je stigmatise et raccourcis, heureusement tout n’est pas sombre dans le système humain, et il existe partout, tout le temps, des personnes qui soulignent cette humanité à la face des autres, qui échappent parfois à des opérations économiques – le rapport entre les personnes doit pouvoir s'affirmer en dehors de ça. Sinon, je n’écrirais pas aujourd’hui, entre autre, l’art pur, la littérature, le sentiment d’exaltation que l’on peut ressentir en étant ensemble, la joie de vivre bordel, il y a suffisamment de poésie, de témoignages à travers le monde et dans la vie de chacun pour comprendre que cela n’est ni futile et impalpable, ni une aubaine différentielle ou "culturelle" pour l'investissement marchand – il s'agit de notre affirmation du présent en tant qu'il se soustrait aux découpages rationnels imposés par le capitalisme à l'existence. Il s'agit du bonheur par l'expérience collective d'un même espace et du même temps.
Tout ça pour revenir au fameux « Ca va péter » : il y a trop de choses qui nient cette humanité, et qui la tournent en dérision. Marx parle de communisme pour désigner le changement : l’énergie dont dispose le mouvement historique pour réinventer un monde n’a sans doute pas besoin de nom (la moindre déviance discréditant en outre tout ce qui s’y rattache, il n’y a qu’à voir la tête des gens quand on leur parle de communisme aujourd’hui), elle a juste besoin d’exister au travers des personnes qui font l’histoire, de se déployer, par exemple, dans la dynamique de la jeunesse qui ne veut pas de l’avenir que l’on a décidé pour elle et se sent capable de créer quelque chose.
mars 2006
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